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  • Le bateau ivre

    Le 20/05/2010 à 16:34poésiesCommentaires (0)Ajouter un commentaire

    Le Bateau Ivre.

    Comme je descendais des Fleuves impassibles,
    Je ne me sentis plus guidé par les haleurs:
    Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
    Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

    J'étais insoucieux de tous les équipages,
    Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
    Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
    Les Fleuves m'ont laissé descendre où je voulais.

    Dans les clapotements furieux des marées,
    Moi, l'autre hiver, plus sourd que les cerveaux d'enfants,
    Je courus! Et les Péninsules démarrées
    N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

    La tempête a béni mes éveils maritimes.
    Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots
    Qu'on appelle rouleurs éternels de victimes,
    Dix nuits, sans regretter l'oeil niais des falots!

    Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sures,
    L'eau verte pénétra ma coque de sapin
    Et des taches de vins bleus et des vomissures
    Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

    Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
    De la Mer, infusé d'astres, et lactescent,
    Dévorant les azurs verts; où, flottaison blême
    Et ravie, un noyé pensif parfois descend;

    Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
    Et rythmes lents sous les rutilements du jour,
    Plus fortes que l'alcool, plus vastes que nos lyres,
    Fermentent les rousseurs amères de l'amour!

    Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
    Et les ressacs et les courants: je sais le soir,
    L'Aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes,
    Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir!

    J'ai vu le soleil bas, taché d'horreurs mystiques,
    Illuminant de longs figements violets,
    Pareils à des acteurs de drames très antiques
    Les flots roulant au loin leurs frissons de volets!

    J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
    Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
    La circulation des sèves inouïes,
    Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs!

    J'ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
    Hystériques, la houle à l'assaut des récifs,
    Sans songer que les pieds lumineux des Maries
    Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs!

    J'ai heurté, savez-vous, d'incroyables Florides
    Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
    D'hommes! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
    Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux!

    J'ai vu fermenter les marais énormes, nasses
    Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan!
    Des écroulements d'eaux au milieu des bonaces,
    Et des lointains vers les gouffres cataractant!

    Glaciers, soleils d'argent, flots nacreux, cieux de braises!
    Echouages hideux au fond des golfes bruns
    Où les serpents géants dévorés des punaises
    Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums!

    J'aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
    Du flot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantants.
    Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
    Et d'ineffables vents m'ont ailé par instants.

    Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
    La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
    Montait vers moi ses fleurs d'ombre aux ventouses jaunes
    Et je restais, ainsi qu'une femme à genoux.

    Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
    Et les fientes d'oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
    Et je voguais, lorsqu'à travers mes liens frêles
    Des noyés descendaient dormir, à reculons!

    Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
    Jeté par l'ouragan dans l'éther sans oiseau,
    Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
    N'auraient pas repêché la carcasse ivre d'eau;

    Libre, fumant, monté de brumes violettes,
    Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
    Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
    Des lichens de soleil et des morves d'azur;

    Qui courais, taché de lunules électriques,
    Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
    Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
    Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs;

    Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
    Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
    Fileur éternel des immobilités bleues,
    Je regrette l'Europe aux anciens parapets!

    J'ai vu des archipels sidéraux! et des îles
    Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur:
    Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t'exiles,
    Million d'oiseaux d'or, ô future Vigueur?

    Mais, vrai, j'ai trop pleuré! Les Aubes sont navrantes.
    Toute lune est atroce et tout soleil amer:
    L'Acre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes.
    O que ma quille éclate! O que j'aille à la mer!

    Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache
    Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
    Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
    Un bateau frêle comme un papillon de mai.

    Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
    Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
    Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes,
    Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

     Arthur Rimbaud

    ( 1854 - 1891 )

  • L'Eternelle chanson

    Le 17/04/2010 à 00:26poésiesCommentaires (0)Ajouter un commentaire

    L'Eternelle chanson

    Lorsque tu seras vieux et que je serai vieille,
    Lorsque mes cheveux blonds seront des cheveux blancs,
    Au mois de mai, dans le jardin qui s'ensoleille,
    Nous irons réchauffer nos vieux membres tremblants.
    Comme le renouveau mettra nos coeurs en fête,
    Nous nous croirons encore de jeunes amoureux,
    Et je te sourirai tout en branlant la tête,
    Et nous ferons un couple adorable de vieux.
    Nous nous regarderons, assis sous notre treille,
    Avec de petits yeux attendris et brillants,
    Lorsque tu seras vieux et que je serai vieille,
    Lorsque mes cheveux blonds seront des cheveux blancs.

    Sur notre banc ami, tout verdâtre de mousse,
    Sur le banc d'autrefois nous reviendrons causer,
    Nous aurons une joie attendrie et très douce,
    La phrase finissant toujours par un baiser.
    Combien de fois jadis j'ai pu dire " Je t'aime " ?
    Alors avec grand soin nous le recompterons.
    Nous nous ressouviendrons de mille choses, même
    De petits riens exquis dont nous radoterons.
    Un rayon descendra, d'une caresse douce,
    Parmi nos cheveux blancs, tout rose, se poser,
    Quand sur notre vieux banc tout verdâtre de mousse,
    Sur le banc d'autrefois nous reviendrons causer.

    Et comme chaque jour je t'aime davantage,
    Aujourd'hui plus qu'hier et bien moins que demain,
    Qu'importeront alors les rides du visage ?
    Mon amour se fera plus grave et serein.
    Songe que tous les jours des souvenirs s'entassent,
    Mes souvenirs à moi seront aussi les tiens.
    Ces communs souvenirs toujours plus nous enlacent
    Et sans cesse entre nous tissent d'autres liens.
    C'est vrai, nous serons vieux, très vieux, faiblis par l'âge,
    Mais plus fort chaque jour je serrerai ta main
    Car vois-tu chaque jour je t'aime davantage,
    Aujourd'hui plus qu'hier et bien moins que demain.

    Et de ce cher amour qui passe comme un rêve,
    Je veux tout conserver dans le fond de mon coeur,
    Retenir s'il se peut l'impression trop brève
    Pour la ressavourer plus tard avec lenteur.
    J'enfouis tout ce qui vient de lui comme un avare,
    Thésaurisant avec ardeur pour mes vieux jours ;
    Je serai riche alors d'une richesse rare
    J'aurai gardé tout l'or de mes jeunes amours !
    Ainsi de ce passé de bonheur qui s'achève,
    Ma mémoire parfois me rendra la douceur ;
    Et de ce cher amour qui passe comme un rêve
    J'aurai tout conservé dans le fond de mon coeur.

    Lorsque tu seras vieux et que je serai vieille,
    Lorsque mes cheveux blonds seront des cheveux blancs,
    Au mois de mai, dans le jardin qui s'ensoleille,
    Nous irons réchauffer nos vieux membres tremblants.
    Comme le renouveau mettra nos coeurs en fête,
    Nous nous croirons encore aux jours heureux d'antan,
    Et je te sourirai tout en branlant la tête
    Et tu me parleras d'amour en chevrotant.
    Nous nous regarderons, assis sous notre treille,
    Avec de petits yeux attendris et brillants,
    Lorsque tu seras vieux et que je serai vieille
    Lorsque mes cheveux blonds seront des cheveux blancs.

    Rosemonde GERARD ( 1871 - 1933 )

    Certains vers de ce délicieux poème sont très connus, pour avoir été repris en symbole sur de célèbres bijoux : les médailles d'amour... A chaque publication on voit les gens réfléchir, et se dire "tiens çà me dit quelque chose, je connais oui..." J'ai pensé bien longtemps que çà avait un peu terni ce texte, en réalité en le lisant  il illustre bien, avec sobriété, les années qui passent tout en ne laissant aucune faille dans la tendresse qui unit deux êtres... Ecrit par une femme avec toute la sensibilité et la lucidité que lui ont donné l'âge... Tout simplement parfait...

  • Pensées

    Le 10/12/2009 à 19:24poésiesCommentaires (0)Ajouter un commentaire

    Luis ROYO

     

    Un coeur n'est juste que s'il bat au rythme des autres coeurs.

     

    C'est à partir de toi que j'ai dit oui au monde.

     

    Ce qui a été compris n'existe plus.

     

    Chacun est l'ombre de tous.

     

    Et par le pouvoir d’un mot
    Je recommence ma vie
    Je suis né pour te connaître
    Pour te nommer Liberté.

     

    Il faut toujours abuser de sa liberté.

     

    Il n'y a pas d'enthousiasme sans sagesse, ni de sagesse sans générosité.

     

    Il n'y a pas de grandeur pour qui veut grandir. Il n'y a pas de modèle pour qui cherche ce qu'il n'a jamais vu.

     

    Il n'y a qu'une vie c'est donc qu'elle est parfaite.

     

    Il ne faut pas de tout pour faire un monde. Il faut du bonheur et rien d'autre.

     

    Il nous faut peu de mots pour exprimer l'essentiel; il nous faut tous les mots pour le rendre réel.

     

    J'ai eu longtemps un visage inutile, mais maintenant j'ai un visage pour être aimé, j'ai un visage pour être heureux.

     

    Jeunesse ne vient pas au monde elle est constamment de ce monde.

     

    L'homme n'est pas vieux comme le monde, il ne porte que son avenir.

     

    Le jour est paresseux mais la nuit est active.

     

    Mieux vaut mourir d'amour que d'aimer sans regrets.

     

    Nous n'irons pas au but un par un mais par deux.

     

    On a le monde derrière soi et devant soi. L'oeuvre accomplie est oeuvre à faire, car, le temps de se retourner, elle a changé.

     

    On transforme sa main en la mettant dans une autre.

     

    Par la caresse nous sortons de notre enfance mais un seul mot d'amour et c'est notre naissance.

     

    Pleure: les larmes sont les pétales du coeur.

     

    Vieillir c'est organiser
    Sa jeunesse au cours des ans.

     

    Voici demain qui règne aujourd'hui sur la terre.

     

    Le bien et le mal doivent leur origine à l'abus de quelques erreurs.

    Paul Eluard

  • Liberté de Paul Eluard

    Le 20/11/2009 à 17:28OeuvresCommentaires (0)Ajouter un commentaire

    William Walace - Braveheart

    LIBERTE

    Sur mes cahiers d'écolier
    Sur mon pupitre et les arbres
    Sur le sable de neige
     

    J'écris ton nom

     

    Sur les pages lues
    Sur toutes les pages blanches
    Pierre sang papier ou cendre
     

    J'écris ton nom

     

    Sur les images dorées
    Sur les armes des guerriers
    Sur la couronne des rois
     

    J'écris ton nom

     

    Sur la jungle et le désert
    Sur les nids sur les genêts
    Sur l'écho de mon enfance
     

    J'écris ton nom

     

    Sur tous mes chiffons d'azur
    Sur l'étang soleil moisi
    Sur le lac lune vivante
     

    J'écris ton nom

     

    Sur les champs sur l'horizon
    Sur les ailes des oiseaux
    Et sur le moulin des ombres
     

    J'écris ton nom

     

    Sur chaque bouffée d'aurore
    Sur la mer sur les bateaux
    Sur la montagne démente
     

    J'écris ton nom

     

    Sur la mousse des nuages
    Sur les sueurs de l'orage
    Sur la pluie épaisse et fade
     

    J'écris ton nom

     

    Sur les formes scintillantes
    Sur les cloches des couleurs
    Sur la vérité physique
     

    J'écris ton nom

     

    Sur les sentiers éveillés
    Sur les routes déployées
    Sur les places qui débordent
     

    J'écris ton nom

     

    Sur la lampe qui s'allume
    Sur la lampe qui s'éteint
    Sur mes raisons réunies
     

    J'écris ton nom

     

    Sur le fruit coupé en deux
    Du miroir et de ma chambre
    Sur mon lit coquille vide
     

    J'écris ton nom

     

    Sur mon chien gourmand et tendre
    Sur ses oreilles dressées
    Sur sa patte maladroite
     

    J'écris ton nom

     

    Sur le tremplin de ma porte
    Sur les objets familiers
    Sur le flot du feu béni

     J'écris ton nom

     

    Sur toute chair accordée
    Sur le front de mes amis
    Sur chaque main qui se tend
     

    J'écris ton nom

     

    Sur la vitre des surprises
    Sur les lèvres attendries
    Bien au-dessus du silence
     

    J'écris ton nom

     

    Sur mes refuges détruits
    Sur mes phares écroulés
    Sur les murs de mon ennui
     

    J'écris ton nom

     

    Sur l'absence sans désir
    Sur la solitude nue
    Sur les marches de la mort
     

    J'écris ton nom

     

    Sur la santé revenue
    Sur le risque disparu
    Sur l'espoir sans souvenir

     

    J'écris ton nom

     

    Et par le pouvoir d'un mot
    Je recommence ma vie
    Je suis né pour te connaître
    Pour te nommer

     Liberté


    Paul Eluard ( 1885 - 1952 )

     

  • Lorsque l'enfant paraît

    Le 17/11/2009 à 16:21poésiesCommentaires (0)Ajouter un commentaire

     

    Lorsque l'enfant paraît, le cercle de famille
    Applaudit à grands cris.
    Son doux regard qui brille
    Fait briller tous les yeux,
    Et les plus tristes fronts, les plus souillés peut-être,
    Se dérident soudain à voir l'enfant paraître,
    Innocent et joyeux.

    Soit que juin ait verdi mon seuil, ou que novembre
    Fasse autour d'un grand feu vacillant dans la chambre
    Les chaises se toucher,
    Quand l'enfant vient, la joie arrive et nous éclaire.
    On rit, on se récrie, on l'appelle, et sa mère
    Tremble à le voir marcher.

    Quelquefois nous parlons, en remuant la flamme,
    De patrie et de Dieu, des poètes, de l'âme
    Qui s'élève en priant ;
    L'enfant paraît, adieu le ciel et la patrie
    Et les poètes saints ! la grave causerie
    S'arrête en souriant.

    La nuit, quand l'homme dort, quand l'esprit rêve, à l'heure
    Où l'on entend gémir, comme une voix qui pleure,
    L'onde entre les roseaux,
    Si l'aube tout à coup là-bas luit comme un phare,
    Sa clarté dans les champs éveille une fanfare
    De cloches et d'oiseaux.

    Enfant, vous êtes l'aube et mon âme est la plaine
    Qui des plus douces fleurs embaume son haleine
    Quand vous la respirez ;
    Mon âme est la forêt dont les sombres ramures
    S'emplissent pour vous seul de suaves murmures
    Et de rayons dorés !

    Car vos beaux yeux sont pleins de douceurs infinies,
    Car vos petites mains, joyeuses et bénies,
    N'ont point mal fait encor ;
    Jamais vos jeunes pas n'ont touché notre fange,
    Tête sacrée ! enfant aux cheveux blonds ! bel ange
    À l'auréole d'or !

    Vous êtes parmi nous la colombe de l'arche.
    Vos pieds tendres et purs n'ont point l'âge où l'on marche.
    Vos ailes sont d'azur.
    Sans le comprendre encor vous regardez le monde.
    Double virginité ! corps où rien n'est immonde,
    Âme où rien n'est impur !

    Il est si beau, l'enfant, avec son doux sourire,
    Sa douce bonne foi, sa voix qui veut tout dire,
    Ses pleurs vite apaisés,
    Laissant errer sa vue étonnée et ravie,
    Offrant de toutes parts sa jeune âme à la vie
    Et sa bouche aux baisers !

    Seigneur ! préservez-moi, préservez ceux que j'aime,
    Frères, parents, amis, et mes ennemis même
    Dans le mal triomphants,
    De jamais voir, Seigneur ! l'été sans fleurs vermeilles,
    La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles,
    La maison sans enfants !

     Victor Hugo ( 1802-1885 )

     

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